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La technique de l'acadja et des récifs artificiels

par Lionel Dabbadie

Un moyen traditionnel pour accroître la productivité piscicole des eaux consiste à implanter des substrats artificiels, amas de branchages plantés en eau peu profonde, dans lesquels le poisson se réfugie, se nourrit et se reproduit. C'est la technique de l'acadja.

La technique de l'acadja est utilisée traditionnellement au Bénin (Welcomme 1972), au Cameroun, en Côte d'Ivoire, au Ghana, au Nigeria, en Sierra-Léone, au Togo, au Bangladesh, au Cambodge, en Chine, en Equateur, à Madagascar, au Mexique et au Sri Lanka (Kapetsky, 1981). Cet aménagement permet des récoltes de 4 à 21 tonnes de poissons par hectare planté en acadja et par an (Hem et Avit, 1994). En Côte d'Ivoire, la technique a été appliquée en lagune et en étangs (Billard et Dabbadie, 1993 ; Dabbadie, 1994 a ; Hem et Avit, ibid.).

Dans la lagune Ebrié (Côte d'Ivoire), des "acadjas-enclos", aménagements réalisés avec 10 bambous par mètre carré plantés verticalement dans le sol et entourés de filets ou d'une barrière, ont été mis en place et étudiés par le CRO d'Abidjan. Les premiers résultats ont paru prometteurs, 8 t.ha-1.an-1, ce qui est huit fois supérieur à la récolte obtenue dans un enclos sans acadja (Hem et Avit, ibid.). De nombreuses études ont été réalisées sur l'écologie d'un tel milieu et le réseau trophique correspondant. En lagune, le sédiment au sein des acadja contient beaucoup plus de vase que le sédiment d'emplacements sans substrat artificiel (Konan et al., 1991 ; Konan et Abe, 1990), ce qui stimule le développement d'espèces benthiques en plus des espèces épibiotiques. En outre, les concentrations en phosphates, et azote ammoniacal sont généralement plus élevées à l'intérieur des acadja qu'à l'extérieur (Konan et Abe, ibid.), ce qui devrait stimuler la productivité primaire. Hannon (1994) a en effet démontré que les nutriments limitent la croissance du périphyton en lagune. Konan et Guiral (1994) ont trouvé une bonne corrélation entre la concentration en chlorophylle et l'abondance de la matière organique (r= +0,810). Ils ont ainsi pu calculer la biomasse périphytique disponible. Elle serait de 60 kg de matière sèche pour un acadja s'étendant sur 1250 m2. Cette valeur est 5 fois supérieure à la biomasse algale planctonique dans la lagune à cet emplacement. Et comme les communautés périphytiques ont un rendement photosynthétique élevé (5,2% pour le périphyton, 0,8% pour le phytoplancton), l'acadja permet une productivité accrue de la lagune, disponible pour le poisson (Guiral et al., 1993). Bien que Meziane (1992) ait tenté de modéliser le rendement piscicole des acadja en fonction de la biomasse algale périphytique, le lien entre la productivité naturelle de l'acadja et sa production piscicole doit encore être confirmé. Plus récemment, Arfi (sous presse) a démontré que la biomasse périphytique est insuffisante pour permettre ou expliquer les rendements piscicoles obtenus par Hem et Avit (ibid.). La différence doit donc provenir d'autres sources nutritives, et la matière organique sédimentée, détritus, algues, zooplancton etc., pourrait constituer l'une de ces sources (Arfi, ibid.).

En étang, la technique de l'acadja a été appliquée par des pisciculteurs (Hem et al., 1995) et son efficacité a été montrée empiriquement (rendement piscicole augmenté de 20 à 100% ). L'aménagement consiste à implanter verticalement des tiges de bambous sur la totalité de la surface de l'étang (5-10 tiges.m-2) et le principe est identique à celui des "acadjas-enclos". Cette méthode permet théoriquement d'accroître la productivité d'étangs ruraux à faible niveau d'intrants, de mieux valoriser la fertilisation apportée dans les étangs périurbains, et permet des économies d'intrants, à niveau de production équivalent.

Plusieurs essais ont été réalisés. Au centre piscicole du Banco, Hem et al. (1995) ont comparé les populations de poissons dans des étangs avec ou sans acadja. En présence de bambous, une réduction du frai indésirable de Oreochromis niloticus et une augmentation de la biomasse du prédateur, Parachanna obscura (ex Ophiocephalus obscurus) sont observées. Selon les auteurs, le substrat bambou aurait favorisé le comportement prédateur de ce poisson.

A Daloa, un agriculteur a planté 5 tiges de bambous par mètre carré dans un étang fertilisé avec du son de riz (Oswald, données non publiées, 1988), mais il n'a pas constaté d'accroissement de la production par rapport à ses résultats habituels. La densité des bambous implantés dans l'étang serait donc un élément important de l'efficacité de la technique, mais elle n'est pas toujours clairement définie. Ainsi, dans une ferme rurale qui n'a pas accès au son de riz, un étang acadja de 4,5 ares associé à un petit élevage de 7 lapins et comportant 10 tiges de bambou par mètre carré, a donné de bien meilleurs résultats qu'un étang sans acadja avec 9 lapins sur 5 ares (Morissens et al., sous presse). L'association lapin-poisson s'est effectivement avérée complètement inefficace en étang sans substrat (rendement en tilapia <0,6 t.ha-1.an-1) alors que la technique de l'acadja a donné une production intéressante malgré le faible apport fertilisant (rendement en tilapia =1,2 t.ha-1.an-1).

Quand le niveau d'intrant est supérieur, la présence de substrat accroît l'efficience du fertilisant , comme cela a pu être démontré en station de recherche. Le rendement en tilapia d'étangs acadja recevant du son de riz a été de 2,7 à 2,8 t.ha-1.an-1 contre 2,0 t.ha-1.an-1 sans bambou (Hem et al., ibid.). La technique de l'acadja doit cependant être associée à un traitement fertilisant pour permettre un accroissement du rendement. Durant la même expérience, le rendement du tilapia en étang acadja sans intrant a été de 0,55 t.ha-1.an-1 (Hem et al., ibid.), ce qui est généralement obtenu dans des étangs sans acadja non fertilisés.

Il est incontestable que le tilapia Oreochromis niloticus consomme le périphyton, comme cela a été souvent observé, mais pour autant, les observations de contenus stomacaux montrent que ce n'est ni la seule, ni même la principale source trophique pour ce poisson. Il semblerait que ce ne soit pas le cas pour Heterotis niloticus dont la production est bien corrélée à l'abondance du périphyton.

L'importance quantitative du périphyton est fonction de la surface de substrat immergé. En implantant 7 tiges par mètre carré, la surface de bambou exposée est pratiquement égale à celle de l'étang. Pour les 14 étangs en expérimentation, les biomasses respectives de phytoplancton et de périphyton (exprimées en grammes de chlorophylle par étang) sont présentées dans la figure suivante.









L'importance du périphyton est donc fréquemment plus grande que celle du phytoplancton, mais sa biomasse n'atteint jamais les valeurs très élevées que le phytoplancton peut produire à l'occasion de fleurs d'eau. En revanche, elle est plus stable et représente toujours une réserve nutritive minimale pour le poisson. Cela justifie probablement son intérêt dans les milieux les plus pauvres.
Seulement, l'intérêt de l'acadja est limité aux milieux dans lesquels le périphyton peut se développer. Cela semble exclure les milieux très fertilisés dans lesquels le phytoplancton est abondant.














En effet, la figure ci-dessus porte en abscisse les concentrations planctoniques en chlorophylle obtenues semaine après semaine au cours des expériences, et en ordonnées, les densités de ce pigment mesurées à la même date sur les substrats. Il montre nettement qu'il existe un antagonisme entre phytoplancton et périphyton lorsque les biomasses de l'un ou l'autre sont élevées. Dans ces conditions, la technique ne présente un réel intérêt que pour les milieux pauvres, faiblement fertilisés dans lesquels le phytoplancton n'est pas trop abondant.

Bien que cela corresponde parfaitement aux conditions de production dans les étangs ruraux du Centre-Ouest de la Côte d'Ivoire, cette technique n'est pas reprise par les pisciculteurs. Il est probable que le travail que représente l'implantation d'un acadja n'est pas en rapport avec les gains escomptés qui sont malgré tout, faibles.

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